mercredi 20 avril 2011

En lisant « Belle du seigneur » (Albert Cohen, 1968)

En fin de conte (si !), la rencontre d’un livre a beaucoup à voir avec celle des personnes. Il en est qu’on croise et qu’on oublie au plus vite, d’autres avec lesquels on fait un bout de chemin et dont la trace persiste en nous où ils ont brisé un peu de la mer gelée. Restent ceux devant lesquels on baisse la tête, trop timide. On ne s’y affronte pas, on ne se sent pas à la hauteur : trop intelligent, trop abscons, trop loin finalement. J’ai longtemps rangé « Belle du seigneur » dans cette catégorie. La faute d’abord à la taille qui me rebute un peu : je lis lentement désormais et la perspective de passer de longues semaines, voir plusieurs mois avec un même auteur m’embarrasse. La faute aussi à une aura venue de je ne sais où : ce livre m’est arrivé nimbé d’un parfum de mystère, celui qu’ont ces grands livres qui échappent – à tort ou à raison – au commun des lecteurs. Un samedi soir m’a décidé : je roulais entre Le Mans et Nantes et « ça peut pas faire de mal » était consacré à « Belle du seigneur ». J’y ai plongé.

Drôle de voyage dans une drôle d’œuvre, à la fois maniérée dans son classicisme et terriblement vraie dans ce qu’elle dit du sentiment humain. Outre l’aisance de l’écriture qui ondule autour des personnages, se collant à leur caractère, comme dans ces monologues de Mariette ou d’Ariane, la finesse d’expression est troublante. L’homme à travers Solal, la femme à travers Ariane sont mis en scène dans un mélange très subtil où cruauté et tendresse se disputent la partie. Pour ma part, j’ai très rarement lu une telle densité du sentiment amoureux, j’avoue, même si ce n’est pas bien glorieux, que je me reconnais vraiment et que je reconnais les personnes qui traversent ou ont traversé mes vagabondages. Dans ce maelstrom de dons, de cynisme, de tendresse éperdue, de pitié, de calculs, de peurs, d’aveuglements, de mensonges et d’aveux, je retrouve tout ce qui – au final – doit être la matière de l’amour. Et c’est rare d’être à ce point dans la continuité entre ce qui est écrit et ce qui se passe au-dedans de nous.

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