dimanche 9 mai 2010
Tout casser
Tout casser
parce que la crise et les marchés
parce que la Bourse qui dévisse
parce que la Grèce au bord du gouffre
parce que la dette publique
parce que le taux de chômage
parce que les pauvres toujours plus pauvres
parce que les riches toujours plus riches
parce que le climat incompréhensible
parce que la nature, exsangue, empoisonnée
Tout casser
la mondialisation heureuse
le libéralisme et l’invisible main du marché
l’industrie, ses délocalisations
le travail le dimanche, les heures supplémentaires
travailler plus pour gagner plus
les supermarchés et leurs têtes de gondoles
les bagnoles embouteillées dans un trop plein de bagnoles
l’argent qui manque et le low cost
les canettes de bières fracassées au matin gris
la crasse le long des villes
Tout casser
les vieux qui radotent, qui folaillent
les cadres sup, les chirurgiens au volant de leur 4x4
les cancéreux, en train d’agonir sur leur lit d’hôpital,
les gamins qui piaillent dans les allées des grandes surfaces
les petits voyous à l’air méchant
les flics qui dans les rues jouent aux cows boys
les chômeurs et leur misère de fin de droits
les mendiants du coin de la rue, à moitié rom, à moitié louches
les putes du bord des avenues du port la nuit tombée
Tout casser
parce que les beaux discours nous saoulent
parce que les politiciens ne savent plus servir mais seulement se servir
parce que tu es coupable, forcément
parce que tu es forcément victime
parce que le temps n’est plus qu’un règlement, plus qu’un échéancier, plus qu’un business plan
parce que la guerre de tous contre tous est advenue
parce que le monde a fini de se dérober, qu’il s’est dissous dans un brouillard complexe, sur lequel plus personne n’a de pouvoir pour lui redonner sens et raison, même pas Besancenot ni Mélanchon / parce qu’il nous abandonne
parce qu’il nous laisse désemparés et impuissants, incapables d’affronter nos propres erreurs parce qu’au CAC40 comme au Dow Jones, l’espoir dégringole chaque jour
Tout casser
rage ultime pour en finir avec ce ciel trop bas pour nos envies
casser tout ce qui t’emprisonne dans une existence à la vue étriquée :
les choses : des plus petites aux plus grandes
ces objets imbéciles qui prétendent nous rendre la vie facile
maison, bagnole, micro, télé, frigo
machines à tout laver, aspirer, aseptiser
machines à divertir, à oublier
Tout casser
l’argent : Les banques, y mettre le feu
l’argent : les magasins à saccager
le pétrole : à faire flamber à même les stations service
le pouvoir : un destin de ruine pour la mairie, la préfecture, les conseils de toute sorte, les casernes et les polices, les églises et les mosquées, les stades de foot et les théâtres
bus et trains brisés, avions en feu, bateaux coulés
Tout casser pour faire de l’existence de chacun un champ de ruines, une nuée de larmes
la nuit, la peur, la tristesse comme seules récompenses
au moins seront-elles partagées
Resteront encore à casser
les mots qui nous ont floués depuis si longtemps
les images qui ont trompé jusqu’à ceux qui nous les ont montrées en croyant qu’elles disaient la vérité, alors qu’elles ne montraient que l’étroite surface juste devant l’objectif
les chiffres hauts comme des murs de prison, comme eux hérissés de certitudes plus solides que la couleur du vent, comme eux orgueilleux et repus, convaincus de leur éternité quand bien même l'ombre les a déjà oubliés
les rêves dans lesquels nous nous sommes étourdis
les armes par lesquelles nous aurons cassé jusqu'à nos âmes
Alors viendra le temps de la souffrance qui nous délivrera des mensonges
qui nous conduira jusqu’au seuil de la mort
derrière nous, il n’y aura plus que la désolation, le fracas de la guerre, les hurlements des femmes violées, les pleurs des orphelins, les gémissements des hommes gisant dans leurs blessures, l’angoisse des traitres juste avant leur exécution sous le panache lourd d’une fumée acre s’extirpant pesamment des feux que nous aurons semés
Alors, peut-être, oui : peut-être mais rien n’est vraiment sûr, il y aura, en quelques anfractuosités de la surface de la terre ravagée par nos famines et nos colères, l’envie fragile, fébrile de reconstruire en ayant tout appris – cette fois – des folies d’aujourd’hui, peut-être.
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