samedi 10 avril 2010

Retour vers le futur : 5 Avril 2007


Le vent est tombé. Il fait encore frais mais nous espérons tous après le grand soleil pour nous réchauffer la couenne...

Hier, dans Ouest-France, il y avait un article sur le bonheur national brut. C'est un concept dont on commence à entendre un peu parler ; pour ma part, ça a d'abord été un peu à la sauvette, puis il y a quelques semaines, lors de la conférence de Pierre Rabhi à la Chapelle sur Erdre ou, selon quelqu'un dans la salle, le bonheur national brut le plus élevé au monde se trouve dans l'État du Kérala en Inde. Je n'ai évidemment aucun moyen de vérifier cela. Par contre, il est intéressant qu'un tel concept arrive à la surface de l'air du temps.

La définition qui en est pour l'instant donné reste très évasive, mais elle pose clairement que la richesse n'est pas, n'est plus faudrait-il dire, la seule mesure du bonheur. Il faut y adjoindre d'autres richesses moins quantifiables comme la sécurité, la paix, la démocratie, l'équité, en plus de la qualité de l'air ou de l'accès à la santé. Ça n'a l'air de rien, mais c'est pourtant un renversement de perspective. Peut-on espérer que nous entrons dans une ère où le désir incessant de l'accumulation de biens (maison(s), voiture(s), objets technologiques, voyages etc.) perd de son sens, en vidant d'une part de sa substance, l'argent et le système qu'il engendre ? Je crois que oui, de même que je vois que l'humanité avance vers son accomplissement quand bien même les preuves de ses errances (la folie guerrière des terroristes ou intégristes par exemple) s'accumulent au bas de chaque jour. Il me semble que nous arrivons à un âge où l'absurdité de l'accumulation étant tellement avérée et surtout connu et reconnu tout le long de l'échelle qui va des plus riches jusqu'aux plus pauvres, l'argent a perdu (plutôt : commence à perdre) son sens de fin en soi. Je ne dis pas que nous en sommes à l'argent simple moyen entre égaux, bien loin de là, mais je crois que nous sommes sur ce chemin-là.

Je sais bien qu'en écrivant cela, je raisonne comme quelqu'un qui n'a pas de problèmes d'argent, n'empêche qu'il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la trop grande référence à l'argent tue l'action politique. J'en veux pour preuve l'épuisement de l'idéologie communiste. Aujourd'hui, le PC réclame le SMIC à 1500 euro ; en supposant qu'on y satisfasse rapidement, quel sera l'horizon, sinon une autre barre, un peu plus haut, et ainsi de suite, dans une infinité absurde qui devient, ou plutôt qui se ramène, s'amoindrit, se racornit jusqu'à la mesquinerie la plus absolue, qui consiste seulement à envier le voisin. En cela, la gauche véhicule une certaine régression de la pensée que je résumerai en caricaturant par : le bonheur, c'est de prendre la place (les biens, les avantages) de ceux qui nous dominent. Non, il nous faut entrer collectivement dans un autre champ de valeurs pour lesquelles le besoin d'accumuler constitue le fléau premier à combattre. Je sais bien qu'il y a dans ce que j'écris une part incongrue et impossible. L'argent et le besoin de le posséder n'est pas qu'un vice accablant les riches, ce n'est pas qu'une maladie dont on pourrait guérir avec le bon antibiotique. C'est quelque chose de plus profond, qui touche à l'essentiel. L'argent est l'outil majeur de l'existence ; en manquer, c’est manquer de prise sur sa propre existence. Et l’accumulation combat la peur de ne pas exister. Cette peur, viscérale, transcende toutes les idéologies, et l'on peut sans effort se libérer de l'argent si l'on parvient à se libérer de cette peur-là.

Il faudrait alors aller voir du côté de ces grands ressorts de la vie personnelle (les « passions humaines ») qui viennent de se fracasser contre les exigences pour la vie collective. Celle-ci, pour se réaliser, exige une raison patiente, ouverte à l'écart des passions justement. S'écarter de l'argent, c'est nécessairement s'écarter des passions. Or tout le cirque médiatique recherche la passion : le sport extrême, l'événementiel, l'extravagance comme culture, la performance technique, surtout l'apparence des choses... Quand il ne le trouve pas, il l'invente par la fiction ou la pipolisation... Et dans la fulgurance de l'immédiateté, le présent se dissout en se masquant l'angoisse du néant. Voilà ce dont nous devons nous défaire pour entrer dans l'acceptation d'un bonheur autre que l'amoncellement de chiffres sur un compte en banque.

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