samedi 10 avril 2010
Retour vers le futur : 4 Avril 2007
Un matin paisible et ensoleillé, bien loin de la fureur parisienne. Le mot fureur d’ailleurs ne convient pas : il en faudrait un qui dise à la fois la frénésie, l'inquiétude, la colère et l'envie de changer radicalement. On croise tout cela dans les regards du matin, au bord du métro. Évidemment, personne ne peut accepter benoîtement le rythme, l'atmosphère, la promiscuité dans l'exiguïté, la surcharge émotionnelle que la vie citadine impose aux individus qui, au mieux, s'arrangent pour composer avec elle. Nous autres riches avons l'avantage d'avoir, à notre convenance, des espaces de décompression : du temps « libre », des lieux (la maison, les voyages) pleins d’espace... C'est dire que, pendant ces quelques jours, j'en profite pour m'abandonner à ces vices impunis : la lecture et l'écriture, quand bien même elle demeure hautement narcissique.
Pour rester sur le fil que je me suis donné pendant ces jours, il faut que je revienne sur jeudi dernier. C'était à Centrale l'après-midi au cours de laquelle l'UIMM 44 fait son show annuel. Pour moi, c'est un passage obligé pour y paraître d'abord, l’ITII étant toujours perçu à l’UI, comme son école d'ingénieurs, et, occasionnellement, pour y faire quelques rencontres. Jeudi, je n'ai vu que des vieilles barbes, dont certaines feraient mieux de rester à l'abri, tant elles ridiculisent l'image que cherche à se donner l’UI. Dans les gens qui sont là, il y a la moitié de retraités venus s'amuser (manger gratis, engraisser leurs idées toutes faites, dont, pour certains, j’ai mesuré combien elles étaient déconnectées de la réalité, par exemple : quand on me demande quelles sont les meilleures spécialités d'IUT, les plus demandés par les industriels, je comprends combien le fossé est grand entre enseignement supérieur et entreprises. C'est gênant car mes interlocuteurs sont souvent des gens qui siègent dans des instances de gouvernement où ils sont la voix (parce que ils ont tout le temps libre pour ça) des employeurs ; il doit y avoir un quart d'institutionnels (comme nous, venus faire leur show en service commandé) et un quart de patrons actifs, sans doute ceux qui font tourner l’UI, et qui en tirent profit pour eux-mêmes. Dans ce monde-là, à occuper si l'on veut le faire changer, les lois de fonctionnement sont les mêmes qu'ailleurs : à côté des enjeux de pouvoir et de réussite où l'on cherche toujours à afficher que « ma bite est plus grosse que la tienne », il y a place pour le charisme et pour la séduction. Je n'ose pas employer le mot « relations » parce qu'on me reprocherait une vision trop angélique, quand il faut, pour certains, ne voir là qu'une ordinaire solidarité de classe. Certes, il n'empêche qu'on a là des bonshommes, prêts comme ailleurs, à bouger si on parvient à les toucher au bon endroit qui n'est assurément pas le tiroir-caisse ! Jeudi soir, après des tables rondes auxquelles je n'ai pas pu assisté et avant les petits fours pantagruéliques au-delà de l'indécence, il y a eu une conférence de Jacques Marseille. Je ne connais pas, à part un vague classement à droite, mais j'avoue que j'espérais le discours de haute volée d'un intellectuel qui voit les choses de haut, même s'il les prend pas un bout à l'opposé du mien. Patatras, quelle dérision ! J’avais lu quelques jours auparavant dans Alter Eco qu'un économiste ne devait pas faire de propositions politiques ; son boulot, c'était de dire, face des projets, ce que la science économique (à relativiser avec Guillebaud) pouvait en extrapoler en termes de fiabilité, de résultats espérables. Un positionnement que je trouve éminemment sage, et que l'on devrait étendre instamment à tous les domaines de la connaissance, en particulier la technologie qui, en ce moment et à l'inverse, invente le monde sous sa propre poussée, confirmant hélas à l'outrance le mot de René Macaire : « auto techno génèse », autrement dit capacité sans fin des techniques à s'engendrer elle-même. À l'inverse Jacques Marseille historien se promeut économiste et, à partir des «bons chiffres », dessine les contours de la France qui gagne. Ça donne un paysage renversant, il faut bien le dire, quand il soutient sans sourciliers que les délocalisations sont tout sauf un problème, puisque le coût de fabrication des produits est ridiculement marginal. Il prend l'exemple d'une paire de Nike, fabriquée pour moins de 1$ et vendu 60 $. Personne évidemment n’a le pouvoir ici ou la compétence de contester des chiffres énoncés avec autant d'assurance. Sauf que la contradiction apparaît très vite : pourquoi délocaliser si l'essentiel du prix est ailleurs que dans la production ? Mais passons...
Dans son discours, le problème, c'est la gauche, ce sont les fonctionnaires, c'est la peur, tandis que l’avenir, c'est la marque qui crée de la valeur sur le vide, mais qu'importe puisque ça se vend ! C'est donc le camembert, le parfum, le carré Hermès, bref un avenir au ras du béret basque, la baguette sous le bras et du litron de rouge. Il sait que ce modèle qui s'appuie sur le tourisme et le luxe sacrifiera son industrie et son agriculture, et tournera résolument le dos à l'Europe vieillissante pour aller vers les États-Unis et la Grande-Bretagne. La salle applaudit quand on flatte son esprit d'entreprise, elle sourit quand on l'amuse en harcelant ses vieux fantasmes héréditaires : la gauche, le trop d'État, le pas assez de travail. Ça touche au répugnant quand, à une question sur le défi écologique, Marseille répond que les choses changeront quand le marché fera de ce défi un enjeu économique. Il est donc question d'argent et exclusivement de cela jusqu'à l'écœurement : l'envie de vivre ensemble, la solidarité, le droit pour tous de vivre dans la dignité du nord au sud, du fin fond de la campagne ou de la banlieue jusqu'au quartier huppé, même pas balayés ou méprisés, seulement minorés, ça n'existe pas, en s’en fou ! Ça n'existe pas dans l'espace mental ou le paysage émotionnel de cette bourgeoisie installée, satisfaite d'elle-même et recroquevillée sur la défense de ses intérêts étroits. Est-ce donc que les choses n'ont pas bougé depuis un siècle ? Depuis « Suite française » et sa bourgeoisie provinciale, tellement cruelle qu'elle en est pitoyable ? Marseille se révèle l'avocat d'un monde archaïque, dévoué à l'argent et à lui seul, un monde qui est déjà dépassé, qu'il le veuille ou non, parce que la richesse se fait désormais immatérielle, et que leurs possessions petite bourgeoise bientôt tomberont en poussière, comme furent ruinés, il y a 40 ou 50 ans, les grandes propriétés terriennes où nous sommes nés. Ce qui ne veut pas dire que, par miracle, s'installe une société de la solidarité ! Non, le même chemin est toujours à faire. Les puissants changent, les bourgeois mutent, l'argent et le besoin de posséder pour se garder de la mort demeurent. C’est quand on aura dominé cette peur-là, ultime, qu'on aura vraiment avancé ensemble, à condition de la dominer ensemble, et pas en ordre dispersé.
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